Résumé : Depuis les années 1990, on assiste à un essor des recherches en traduction vers une langue étrangère (L2) ; le sujet reste néanmoins sous-recherché. Parallèlement, l’enseignement attribue à la traduction en L2 le plus souvent un rôle essentiellement didactique. Or, la traduction vers une L2 est en pleine effervescence sur les marchés de la traduction professionnelle à l’échelle mondiale. Il serait dès lors utile de chercher des pistes afin de mettre davantage en concordance les exigences du marché du travail et les formations qui y préparent. Jusqu’à présent, la littérature scientifique s’est peu penchée sur la question des difficultés ressenties par les traducteurs lors du travail dans cette direction de traduction et des erreurs qu’ils commettent. De surcroît, elle ne lie généralement pas la traduction en L2 à des sous-compétences traductionnelles dépassant la simple compétence linguistique. Cette thèse fournit un triple apport à la traductologie. Premièrement, son apport est descriptif : elle identifie les erreurs les plus fréquentes et explique leur origine dans la mesure du possible. Elle met aussi en avant les difficultés ressenties par un grand nombre de traducteurs et les stratégies de solution que ceux-ci mettent en œuvre. Deuxièmement, son apport est théorique : en considérant une combinaison linguistique jusque-là peu étudiée, l’étude contribue à une meilleure compréhension des sous-compétences traductionnelles nécessaires à la traduction vers une L2. Le troisième apport est méthodologique et propose une nouveauté en traductologie, à savoir une classification double d’erreurs, à la fois descriptive et explicative, ainsi qu’une triangulation méthodologique (analyse de traductions, de questionnaires et d’entretiens). Cette méthodologie permet de tester le potentiel d’une telle combinaison d’approches produit-processus, quantitatives et qualitatives en traductologie. Elle combine (i) un corpus de 58 traductions du français vers l’allemand L2 réalisées par des étudiants avec (ii) 55 questionnaires post-tâche interrogeant les participants entre autres sur les difficultés ressenties sur le plan linguistique ainsi que sur le plan du transfert, et (iii) 21 entretiens rétrospectifs approfondissant la question des difficultés et intégrant les stratégies de solution (y compris outils et ressources) adoptées par les participants en cas de difficulté. Dans le corpus de traductions, 1 622 erreurs ont été relevées. Les erreurs grammaticales représentent la première catégorie (54,32 %), avec la flexion et la syntaxe en tête. Elles sont suivies des erreurs lexicales (22,56 %). Lors d’une analyse explicative, environ 30 % des erreurs ont pu être attribuées à un problème dû au transfert du texte source au texte cible plutôt qu’à la compétence linguistique, avec en premier lieu l’interférence (42,21 %) – qui se manifeste le plus souvent sous forme d’erreurs syntaxiques, puis lexicales – et une compétence de recherche déficitaire (36,15 %), surtout concernant le lexique. Trois niveaux de qualité – bonnes traductions, traductions moyennes, traductions faibles – se distinguent par des différences statistiquement significatives entre le nombre d’erreurs respectif, mais pas dans toutes les catégories : les bonnes traductions contiennent significativement moins d’erreurs que les traductions moyennes et faibles en ce qui concerne la flexion, la syntaxe et le lexique en général. En revanche, les erreurs lexicales de sens et d’usage ainsi que l’explication d’erreurs comme résultat d’une compétence de recherche lacunaire ne sont pas significativement moins fréquentes dans les bonnes traductions que dans les autres. Quant aux difficultés ressenties par les participants, la grammaire (surtout la déclinaison et la syntaxe) et le lexique sont le plus souvent cités, que ce soit en général ou par rapport à un passage spécifique dans un texte source donné. Les participants proposent de nombreuses solutions réussies, pour lesquelles ils se servent d’un large éventail de procédés de traduction, surtout de transpositions et modulations sous différentes formes. Ces stratégies se limitent cependant le plus souvent à un micro-niveau : unité lexicale, syntagme ou phrase. Les résultats de cette étude pourront à long terme servir de base à la conception de cours de traduction vers une L2 dans les formations destinées aux futurs traducteurs et ainsi contribuer à mieux adapter ces formations aux besoins du marché.