Résumé : Si la littérature décrit généralement la période de la rénovation urbaine à Bruxelles comme une période erratique, l’objet du mémoire est de vérifier l’existence, auprès des autorités publiques, d’un projet urbanistique et territorial qui, au-delà d’une stratégie économique et politique ponctuelle, guide effectivement les opérations de rénovation urbaine et notamment la construction des immeubles-tours à Bruxelles. Il cherche ensuite à définir ce projet et à documenter sa mise en place par les autorités publiques. La première partie dresse l’état des connaissances sur la planification de la rénovation urbaine à Bruxelles. Elle traite dans un premier temps de différents projets de masterplan de rénovation urbaine dont Bruxelles fait l’objet : les plans particuliers d’aménagement, les plans Alpha et le plan Tekhné. Elle développe ensuite les instruments de cette rénovation, c’est-à-dire les différents financements prévus dans le contexte législatif de l’époque : les mécanismes de délégation au secteur privé prévus par la loi organique de 1962, la politique de rénovation et de lutte contre les taudis et la politique de logement social, le développement du réseau des autoroutes belges et, enfin, le Plan Vert. La deuxième partie vérifie ensuite de manière inductive, dans quatre territoires différents, comment la planification s’opère réellement. Les quatre cas d’étude sont choisis de manière à réaliser une étude englobante du territoire. Sont ainsi étudiés la petite ceinture, l’avenue Louise, la route express du Maelbeek et l’aménagement du pentagone. Cette recherche archivistique permet d’affirmer qu’il y a bien un projet urbain qui guide les différents projets d’aménagement de rénovation urbaine à Bruxelles et notamment la construction des immeubles-tours, et ce, malgré la réalisation au coup par coup de ces projets. Elle relève ainsi une récurrence des termes relatifs aux questions de composition urbaine qui concernent aussi bien (1) l’aspect esthétique des bâtiments, (2) la cohésion et l’articulation de l’ensemble architectural et paysager, (3) la mise en valeur du site urbain par des paysages verdurés que (4) la prise en compte des perspectives et du « profil urbain » depuis des points de vue statiques privilégiés et depuis des points de vue cinétiques accompagnant certains trajets à travers la ville. De plus, l’implantation rythmée des immeubles-tours dans le roadscape – en tableaux successifs — participe pour les conducteurs à la création d’un « paysage cinétique » hérité d’une réflexion initiée par Victor Bourgeois pour adapter les bâtiments à la pratique de la vitesse et qui répond, en les adaptant au contexte urbain et à l’échelle du nouveau paysage, aux recommandations émises par le Ministère des Travaux Publics pour rompre la monotonie du paysage le long des autoroutes interurbaines. Ce dernier préconise en effet la plantation de touffes arborées en créant « pour l’automobiliste une série de décors transversaux de distance en distance » (Le Plan Vert, 1958 : 21). La recherche met ensuite en évidence les deux logiques sur lesquelles s’appuie la forme urbaine à atteindre par la rénovation urbaine : une architecture de grande hauteur au service du « desserrement » de la ville et une architecture zonée verticalement au service d’une intensification de l’urbanité et du commerce. Ces deux logiques visent à augmenter l’attractivité de l’agglomération pour, d’une part, se positionner dans le contexte international comme « Carrefour de l’Occident » et pôle tertiaire important et, d’autre part, pour endiguer le processus d’exode urbain. Si la deuxième logique s’inscrit dans une continuité historique, la première logique est, quant à elle, basée sur la reproduction des qualités reconnues à la périphérie. Premièrement, le desserrement progressif des villes conjugue une augmentation de l’accessibilité des différents quartiers par la modernisation du réseau viaire et la création d’espaces ouverts verdurisés — ou revendiqués comme tels — et mis en relation dans une continuité d’espaces verts existants. Ensuite, la programmation mixte des immeubles-tours permet l’établissement au rez-de-chaussée d’activités commerciales susceptibles d’animer la ville. L’éclairage nocturne des vitrines commerciales et des immeubles-tours, auquel il est souvent fait référence, confirme d’ailleurs le rôle de « marqueur d’intensité urbaine et d’exceptionnalité » donné aux tours dans le paysage. Ces deux logiques induisant de la grande hauteur sont néanmoins contrebalancées par la nécessité de restreindre la densité d’occupation du sol pour ne pas augmenter la pression circulatoire.Le recensement de la deuxième partie de ce mémoire permet d’expliquer la critique de la loi de 1962, dont fait état la première partie, déjà émise à l’époque et toujours présente dans certains discours aujourd’hui. Il clarifie en effet les mécanismes de délégation au secteur privé des compétences urbanistiques, devant permettre l’investissement du secteur public dans les travaux d’utilité publique. Contrairement à l’image régulièrement mobilisée dans la littérature de pouvoirs publics faibles négociant avec des promoteurs immobiliers voraces, la recherche permet de constater que les autorités publiques font preuve d’une grande lucidité à l’égard des outils mis en place par la loi de 1962 et de leurs limites. Cette partie du mémoire démontre également une forme de réflexivité et de souplesse de la part des administrations communales qui opèrent un travail stratégique, inscrit dans la durée et basé sur un projet urbain. En effet, les masterplans, qui constituent une vision claire, mais souple du paysage urbain à obtenir à long terme, guident dans l’action les décisions prises pour la rénovation urbaine. Et même lorsque les autorités communales perdent le contrôle de l’affectation du développement urbain, celles-ci démontrent une capacité de direction en matière d’esthétique. Ce mémoire permet en conclusion de définir le roadscape, forme paysagère développée à travers les différents aménagements de rénovation urbaine à Bruxelles, et d’éclairer l’élaboration de ce projet paysager.