par Kozlowitz, Samy 
Président du jury Schiffmann, Serge N.
Promoteur Delvenne, Véronique
Co-Promoteur Kornreich, Charles
Publication Non publié, 2026-10-19

Président du jury Schiffmann, Serge N.

Promoteur Delvenne, Véronique

Co-Promoteur Kornreich, Charles

Publication Non publié, 2026-10-19
Thèse de doctorat
| Résumé : | En psychiatrie, la douleur mentale est décrite comme présente de manière transdiagnostique parmi les troubles mentaux. De plus, son soulagement chez le patient est l’un des objectifs principaux de la médecine en général. Malgré cette importance, la notion douleur mentale demeure insuffisamment définie et plusieurs termes sont utilisés de manière largement interchangeables (douleur mentale, mais aussi souffrance ou détresse) dans la littérature scientifique, parmi les professionnels de soin ou le grand public. Cette indétermination conceptuelle limite à la fois la recherche empirique et la portée clinique de ces notions.Cette thèse vise à clarifier le concept de douleur mentale à partir de l'analyse de son expérience en première personne. Elle s'inscrit dans une approche phénoménologique en psychopathologie et mobilise principalement des méthodes qualitatives. L'objectif est d'identifier les caractéristiques expérientielles de la douleur mentale, d'en préciser le statut et d'en proposer une conceptualisation susceptible d'éclairer les enjeux cliniques et nosologiques.Le travail repose sur trois projets complémentaires. Le Projet A consiste en une revue systématique et une méta-synthèse de 49 études qualitatives totalisant 1 467 participants. Les études utilisent en moyenne 3,8 termes différents pour désigner la douleur mentale, seules 28 % dérivent une définition explicite ou un modèle théorique de leurs propres données, et seulement 14 % des participants inclus présentaient un trouble mental. La faible représentation de ces derniers est paradoxale compte tenu de l'importance centrale de la douleur mentale dans la nosologie psychiatrique. Le Projet B est une étude qualitative menée auprès de jeunes en âge de transition (16-25 ans) suivis en psychiatrie. Le Projet C adopte une approche mixte afin d'examiner l'expression de la douleur mentale dans la dépression, à partir des réponses libres de 1 912 participants à une enquête internationale et d'entretiens approfondis conduits auprès de 31 personnes en Australie, en Belgique et en France.La méta-synthèse (Projet A) a permis d’identifier les caractéristiques phénoménales de la douleur mentale. Celle-ci est décrite comme une expérience désagréable, immédiate (au sens de pré-réflexive), perturbant le sens de soi, invisible et difficile à communiquer, et comme souvent pire que la douleur physique. L'analyse a également conduit à proposer un modèle dans lequel la douleur mentale émerge comme un signal associé à une menace portant sur le sens de soi. Cette menace survient dans des contextes d'adversité (corporelle, psychologique, sociale ou existentielle), et la douleur mentale participe en retour à la menace de ces différentes dimensions du soi.Le Projet B confirme le rôle central de la douleur mentale dans le vécu des jeunes suivis en psychiatrie. Les participants décrivent leur expérience en termes de douleur mentale, inévitable, envahissante et souvent associée à des idées suicidaires. Cette douleur transforme leur rapport au temps, au monde et à eux-mêmes. Elle est également caractérisée par une difficulté marquée à être exprimée ou comprise. Les participants tendent à considérer leur expérience comme anormale et nécessitant une prise en charge, et définissent le seuil du pathologique de manière pragmatique : la douleur mentale devient pathologique lorsqu'elle ne peut plus être gérée seul et nécessite le recours à des professionnels de santé mentale. Leur souffrance est fréquemment mise en lien avec un sentiment de ne pas avoir de place dans le monde, soit parce qu’ils sont confrontés à des adversités sociales répétées, soit parce qu’ils se perçoivent comme incapable de satisfaire des normes contemporaines d'autonomie et de réalisation de soi.Une contribution centrale de ce travail réside dans la distinction entre douleur mentale et souffrance. La douleur mentale correspond à une expérience immédiate, pré-réflexive, tandis que la souffrance renvoie à un processus plus réflexif impliquant une élaboration de sens. Cette distinction, identifiée chez 40 % des participants du Projet B, a été répliquée de manière indépendante dans le Projet C, où 52 % des participants aux entretiens qui utilisaient un langage de douleur distinguaient explicitement les deux termes, décrivant la souffrance comme plus durable, plus intense ou plus aisément articulable que la douleur. Elle permet de rendre compte de situations cliniques où une douleur intense peut exister sans mise en sens élaborée, ainsi que de formes de souffrance impliquant des processus interprétatifs plus complexes.Le Projet C confirme que la douleur mentale est fréquemment rapportée dans la dépression. Parmi les 1 912 répondants à l'enquête internationale, 280 utilisaient de manière explicite un vocabulaire lié à la douleur mentale ; ces participants étaient plus âgés, plus souvent atteints de trouble bipolaire, plus fréquemment suivis par un psychiatre et plus souvent hospitalisés. L'analyse qualitative des entretiens a permis d'identifier quatre idéaux-type d'expérience de la détresse dans la dépression : l'anesthésie émotionnelle et la paralysie, la négativité aiguë dirigée vers soi, l'enfermement dans ses pensées, et le sentiment d'être blessé par le monde. L'usage du terme « douleur » n'était associé à aucun idéal-type spécifique, ce qui suggère que la douleur mentale dans la dépression se caractérise davantage par son intensité et son omniprésence que par des caractéristiques phénoménales qualitativement distinctes propres au trouble.Pris ensemble, les résultats de ces travaux montrent que la douleur mentale constitue une expérience spécifique. Elle apparaît étroitement liée au sens de soi et aux situations d'adversité qui en menacent l'intégrité. Ces résultats s'inscrivent dans la continuité de propositions théoriques antérieures, tout en proposant une caractérisation phénoménale plus précise et empiriquement fondée. De plus, les présents travaux montrent qu'elle existe sur un continuum et n'est pas que liée aux troubles mentaux. Par ailleurs, ils permettent aussi d’enrichir certains débats en philosophie contemporaine de la souffrance. Enfin, ces résultats pourront servir de base au développement d'une définition consensuelle et d'un instrument de mesure valide de la douleur mentale représente, lesquels sont des prérequis indispensables pour garantir la validité des résultats de recherches ultérieures.En conclusion, cette thèse propose une clarification du concept de douleur mentale fondée sur l'analyse de l'expérience vécue. Elle met en évidence les caractéristiques phénoménales de l’expérience de douleur mentale, propose un modèle d’émergence lié à la menace du sentiment de soi et propose une distinction entre la douleur mentale et la souffrance. Ces résultats contribuent à une meilleure compréhension de la psychopathologie et soulignent l'importance d'une prise en compte rigoureuse de l'expérience subjective dans la recherche et la pratique clinique. |



