Résumé : Objectifs : Cette thèse a pour objectif d’évaluer l’impact des violences sexuelles (VS) sur la santé pelvienne, les altérations fonctionnelles du plancher pelvien et la qualité de vie des femmes vivant à Goma et Bukavu, dans l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC), en tenant compte du rôle du trouble de stress post-traumatique (TSPT) et des caractéristiques des violences subies.Méthodologie : Une étude transversale comparative multicentrique a été menée entre l’automne 2022 et l’été 2024 à Goma et Bukavu. Les participantes ont été recrutées dans différents centres de santé, hôpitaux et structures spécialisées dans la prise en charge des survivantes deVS. L’échantillon comprenait des femmes âgées de 18 ans et plus, résidant en RDC et capables de communiquer en français ou dans un dialecte local avec l’aide d’un interprète. Les femmes enceintes, en post-partum précoce, présentant une fistule obstétricale ou ayant récemment subi une chirurgie pelvienne ont été exclues. Le recrutement reposait sur un échantillonnage non probabiliste de convenance.Les données ont été recueillies à l’aide d’un questionnaire standardisé portant sur les caractéristiques sociodémographiques, gynéco-obstétricales et les VS, ainsi que de plusieurs questionnaires validés. Les symptômes urinaires ont été évalués à l’aide de l’International Consultation on Incontinence Questionnaire Female Lower Urinary Tract Symptoms (ICIQ-FLUTS), l’incontinence anale et la constipation par le St Mark’s Incontinence Score (SMIS) et le Knowles–Eccersley–Scott Symptom Questionnaire (KESS), la fonction sexuelle par le Female Sexual Function Index (FSFI), les symptômes de TSPT par le Posttraumatic Stress Disorder Checklist for DSM-5 (PCL-5), et la qualité de vie par le Medical Outcomes Study 36-Item Short Form Health Survey (SF-36). Une évaluation clinique du plancher pelvien a également été réalisée chez les participantes consentantes à l’aide du PERFECT Scheme, de l’échelle de Reissing et d’une échelle visuelle analogique pour la douleur.Des analyses descriptives, bivariées et multivariées ont été réalisées afin d’explorer les associations entre les VS, le TSPT, les dysfonctions pelviennes et la qualité de vie, avec un seuil de significativité fixé à 5 %.Résultats : Au total, 328 femmes ont été incluses dans cette étude, dont 176 survivantes de VS et 152 femmes du groupe contrôle. Parmi les survivantes, 58 % présentaient un TSPT. Les violences rapportées étaient majoritairement des viols avec pénétration, perpétrés dans plus de la moitié des cas par des groupes armés. Une association significative a été retrouvée entre les agressions commises par des militaires et la présence de plusieurs agresseurs.Les survivantes de VS présentaient une prévalence significativement plus élevée de dysfonctions pelviennes que les femmes du groupe contrôle, notamment concernant certains symptômes urinaires (urgence mictionnelle, douleur vésicale et incontinence urinaire), la constipation et l’inactivité sexuelle. L’incontinence urinaire concernait près de 60 % des survivantes contre 37 % des femmes du groupe contrôle, avec une prévalence particulièrement élevée de l’incontinence par urgenturie (51 % chez les survivantes vs 28 % dans le groupe contrôle). Les survivantes présentaient également des scores urinaires significativement plus élevés, particulièrement pour les symptômes de capacité vésicale. Chez les survivantessexuellement actives, une diminution significative de la satisfaction sexuelle ainsi qu’une augmentation des douleurs sexuelles avant et pendant les rapports ont été observées.Le TSPT apparaissait significativement associé à une aggravation des symptômes pelviens. Les survivantes présentant un TSPT rapportaient davantage d’incontinence urinaire (68 % vs 49 % chez les survivantes sans TSPT et 37 % dans le groupe contrôle), de constipation (45 % vs 30 % et 25 %, respectivement) et de douleurs sexuelles plus sévères. Elles présentaient également des douleurs plus importantes lors de la palpation vaginale ainsi qu’une fréquence plus élevée de dysfonctions pelviennes multiples. En revanche, aucune différence significative n’a été observée concernant la fonctionnalité globale et le tonus de repos des muscles du plancher pelvien. En analyses multivariées, le TSPT était significativement associé à une augmentation de la prévalence de la constipation (aOR = 2,10 ; IC95 % [1,07–4,14]) et de l’incontinence urinaire (aOR = 2,27 ; IC95 % [1,15–4,47]).Certaines caractéristiques des VS étaient associées à une symptomatologie plus sévère. Les agressions répétées, commises par plusieurs auteurs ou par des groupes armés étaient associées à une prévalence plus élevée de TSPT, d’incontinence urinaire et de constipation.Enfin, les dysfonctions pelviennes et le TSPT étaient associés à une altération importante de la qualité de vie, particulièrement dans les dimensions liées à la santé mentale, la vitalité, la douleur corporelle et la santé générale.Conclusion : Les VS impactent significativement la santé pelvienne, la santé psychologique et la qualité de vie des femmes vivant dans l’Est de la RDC. Les résultats suggèrent que le TSPT joue un rôle central dans l’expression et la sévérité de plusieurs symptômes pelviens. Cette étude met également en évidence le caractère multifactoriel et interconnecté des dysfonctions urinaires, anorectales et sexuelles, probablement influencées par des interactions complexes entre facteurs biologiques, neurophysiologiques, psychotraumatiques et sociaux.Ces résultats soulignent l’importance d’une prise en charge globale et multidisciplinaire des survivantes de VS, intégrant les dimensions pelviennes, psychologiques et sociales, ainsi que la nécessité de développer des approches de soins sensibles au psychotraumatisme dans les contextes de conflits armés. Enfin, cette recherche contribue à améliorer les connaissances sur les conséquences à long terme des VS dans des populations encore peu étudiées et ouvre des perspectives pour de futures recherches longitudinales et interventionnelles.