par Broustau, Nadège
;Rodot, Florian 
Référence Colloque international SIC et SANTÉ « Nouvelles agentivités » et pratiques info-communicationnelles en santé (axe 3 : Connaissances, savoirs en santé : recomposition des publics, des dispositifs et des expertises: 23-24 octobre 2025: Université Grenoble Alpes)
Publication Non publié, 2025-10-23
;Rodot, Florian 
Référence Colloque international SIC et SANTÉ « Nouvelles agentivités » et pratiques info-communicationnelles en santé (axe 3 : Connaissances, savoirs en santé : recomposition des publics, des dispositifs et des expertises: 23-24 octobre 2025: Université Grenoble Alpes)
Publication Non publié, 2025-10-23
Communication à un colloque
| Résumé : | Les résultats des travaux ici présentés s’inscrivent dans un projet de recherche-action actuellement en développement. Basé en Belgique et initié en partenariat avec des acteurs de terrain actifs dans les luttes contre les violences sexuelles et l’accompagnement des victimes, ce projet collaboratif vise à pallier aux freins communicationnels majeurs qui entravent la prise en charge et la guérison du psychotrauma. Le projet comporte la co-création de dispositifs de médiation pour a) mettre à disposition des publics un répertoire langagier propre au psychotrauma, incluant des concepts pertinents cliniquement mais circulant peu, voire pas, dans l’espace public, b) permettre la restitution et la circulation des voix des victimes – leur visibilité sociale – et c) permettre l’interpellation du politique à travers la co-construction d’activités d’influence et de lobbying pour porter le plaidoyer en faveur d’une prise en charge publique plus adéquate.Afin de concevoir ces dispositifs, une étape du projet a consisté à identifier les ressources info-communicationnelles sur les conséquences psychotraumatiques des agressions sexuelles offertes par des associations et des centres d’aide aux victimes en Belgique, en France et au Québec. Cette étape faisait suite à une analyse des angles morts des discours médiatiques sur le psychotraumatisme menée sur un corpus issu de la presse belge francophone entre 2021 et 2025 (auteur(s), 2025a, 2025b) et qui se poursuit sur un corpus de presse française et un corpus de presse québécois dans une perspective comparative. L’objectif de ces deux étapes était d’identifier les représentations, mé-représentations ou ir-représentations du psychotrauma dans l’espace public. Notre communication se concentre plus précisément sur l’étape d’analyse des discours et des outils publicisés par les professionnel.le.s de terrain sur leurs sites Web. Cette étape aboutit à une cartographie des littératies sur le trauma supposées nécessaires ou adéquates selon trois régions du monde marquées par des contextes sociaux et légaux contrastés, et selon les types d’organisations (associations ou organisations publiques), leurs missions (prévention, formation, éducation, soin), et les publics qu’elles semblent viser (victimes/patient.e.s, entourage, médecins généralistes, psychologues, kinésithérapeuthes, intervenant.e.s sociaux.les, avocat.e.s, policier.ère.s, journalistes…). Cette cartographie nous permet de tenir compte des enjeux de vulgarisation scientifique des connaissances médicales sur le psychotrauma tels que négociés par les professionnels de l’aide actuellement et d’y confronter les absences récurrentes observées préalablement dans les discours journalistiques.De fait, malgré une présence accrue, dans l’espace public, des violences faites aux femmes en tant que problème public et systémique, le parcours thérapeutique pour guérir des implications psychiques, physiques et physiologiques des agressions sexuelles reste entravé par une large méconnaissance publique des réalités du psychotraumatisme (Tarquinio et Auxéméry, 2022 ; Salmona, 2021). Le phénomène de « libération de la parole » des victimes, qui a pu qualifier l’essor du mouvement #MeToo en 2017 (Boissonnas et al., 2021), et ses corollaires comme #AgressionNonDenoncee (Québec, 2014), #BalanceTonPorc (France, 2017) ou #BalanceTonBar (Belgique, 2021), bute notamment sur des limites de performativité discursive (Trovato, 2023) et des silences sociaux (Bénoliel, 2022 ; Poirier Courbet, 2019) en outre ancrés dans des cadres juridiques et légaux favorisant les classements sans suite des plaintes déposées (Zucker, 2021 ; Le Goazou, 2019) du fait de délais de prescription niant, entre autres, la temporalité longue des mécanismes psychiques de l’amnésie et de la dissociation traumatiques pourtant scientifiquement documentés (Ducrocq, 2015 ; Roisin, 2015a, 2010). Bien que les cadres légaux de certains pays évoluent sur ce plan, avec l’inclusion de notions comme celle du consentement dans des codes pénaux ou la remise en question des délais de prescription (en Belgique, par exemple, le code pénal datant de 1878 a été modifié en ce sens en 2019), le décalage entre la gravité à long terme du psychotrauma et ses invisibilités sociales demeure un obstacle posant des défis communicationnels majeurs.Alors que l’expression diagnostique « stress post-traumatique » circule fortement dans les médias anglo-saxons, y compris (socio)numériques, essentiellement sous l’appellation-bannière de « Post-Traumatic Stress Disorder » (PTSD) (WHO, 2022 ; APA, 2013), et plus timidement dans les médias francophones, ses usages tendent à désigner des situations très diverses. La publicisation, pourtant d’utilité publique, de ce problème de santé sous des termes « marqué[s] par l’idéologie » ou qui introduisent « une confusion entre stress et trauma » (Lempérière, 2015, p. 8) s’accompagne de potentiels effets pervers diffus, renforçant des amalgames avec des pathologies ou autres troubles associés à la santé mentale (burn-out, dépression, anxiété, fibromyalgie…) (Pai et al., 2017), alimentant des mécanismes de stigmatisation (Bazin et al., 2020) et pouvant participer à des formes de banalisation, voire de déni social de symptômes pourtant caractérisés dans la littérature scientifique (Josse, 2019 ; Roisin, 2010).C’est cet écart entre connaissances scientifiques, médicales et représentations publiques que notre travail a pris pour point d’ancrage. À partir d’un corpus des pages Web publiques d’associations et de centres publics d’aide aux victimes d’agressions sexuelles en Belgique francophone, en France et au Québec, cette communication retrace les discours et outils mis à la disposition des publics par ces organisations. Via une analyse de discours appliquée à la conception de l’information numérique et aux pratiques communicationnelles en santé, notamment en santé mentale, nous interrogeons le répertoire langagier utilisé - son contenu, sa distribution, son agencement, sa hiérarchie -, pour informer, sensibiliser et prévenir sur les symptômes caractéristiques du psychotrauma, sa prise en charge ainsi que les stéréotypes ou autres freins pouvant nuire à sa guérison. L’analyse fait émerger les conceptions des professionnel.le.s de l’aide du secteur associatif et du secteur public de ce qui est ou doit être montré, décrit, versus ce qui ne l’est pas, volontairement ou non - par exemple, par souci d’une compréhension supposée plus aisée ou d’une utilité réservée à un certain public. Elle montre aussi la place accordée aux savoirs expérientiels des victimes de violences sexuelles souffrant de psychotrauma, dans le cadre de la communication numérique actuelle des organisations impliquées dans la lutte contre ce type de violences ou dans l’aide à la santé mentale plus globalement.Le corpus comprend les sites Web des 17 organisations suivantes, soit cinq à six organisations par région étudiée :- en Belgique : SOS Viol, SOSInceste, Brise Le Silence, Centre de référence sur la santé mentale (CRéSaM), Ligue Bruxelloise pour la Santé Mentale (LBSM), Centres de Prise en Charge des Violences Sexuelles (CPVS)- en France : Association Mémoire traumatique et victimologie, SOS-femmes, Collectif féministe contre le viol (CFCV), Association « en parler », Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques (UNAFAM), Arrêtons les Violences (site gouvernemental)- au Québec : Info-aide violence sexuelle, SOS violence conjugale, Centres d’aide aux victimes d’agression à caractère sexuel (CALACS, incluant Viol-Secours), Regroupement québécois des Centre d’aide aux victimes d’agression à caractère sexuel (RQCALACS), La Boussole (Organisme d’aide aux proches d’une personne atteinte de maladie mentale)Cinq sous-questions ont guidé l’analyse : 1) Quelles sont les missions de médiation promues selon les organisations ?, 2) Quelles sont les formes de médiation de l’information sur le psychotrauma rendues disponibles pour outiller les publics et valoriser les savoirs expérientiels ?, 3) Quelles notions sont utilisées comme repères conceptuels et sont opérationnalisées dans la vulgarisation scientifique du psychotrauma ?, 4) Les publics sont-ils distingués selon les dispositifs info-communicationnels accessibles ?, 5) Quelles formes de déperdition informative peut-on observer ?Parmi les résultats de l’étude, apparaissent des contrastes très marqués dans la valorisation des ressources mises en ligne, selon que les sites se rapprochent de structures médiatiques de type site Web classique, où la consultation de l’information est prioritairement cadrée par l’intime, le secret et la confidentialité, ou qu’ils se rapprochent davantage de structures de type plateforme, dans lesquelles les contenus proposés sont clairement voués à pouvoir être partagés de manière socionumérique, dans un cadre qui, s’il garantit souvent aussi la confidentialité, s’inscrit dans une invitation ouverte à faire circuler l’information. L’identification des publics ciblés, leur segmentation, fluctue nettement selon les organisations et les missions qu’elles promeuvent. Alors que certaines s’adressent et proposent l’ensemble des contenus à toute personne concernée par les violences sexuelles et leurs conséquences, d’autres distribuent l’information dans des rapports aux publics différenciés selon une conception binaire professionnel versus profane, qui rejoint une partie de ce qu’avaient montré Cordelier et Galibert (2021). Ainsi, plusieurs organisations agencent les outils qu’elles offrent sur le mode d’une transmission d’expert à expert, dans laquelle l’expertise est associée à un statut professionnel qui n’inclut pas, par exemple, celui de la pair aidance. La place des savoirs expérientiels, notamment par l’insertion de témoignages écrits ou vidéos, prend alors un sens plus ou moins instrumental car participant à un effort de formation exclusive et hiérarchisée, réservée à ces publics professionnels en position de « sachant » légitime, quand bien même les contenus sont accessibles à toute personne. Par ailleurs, les vécus partagés portent régulièrement sur l’identification de la situation traumatogène et les séquelles à court ou moyen termes, bien plus rarement sur les étapes de guérison traversées et possibles, bien que des ressources d’aide sont mentionnées (avec des hyperliens pas toujours fonctionnels). Le degré de précision scientifique est, quant à lui, extrêmement disparate. Des stratégies de synthèse, de raccourcis, d’analogies côtoient des rapports d’enquête, des textes légaux et, exceptionnellement, des références scientifiques récentes. Majoritairement issues de travaux institutionnels, les données passent sous silence, à une exception près, la majorité des recherches académiques et leurs mises à jour et donnent à voir des pans entiers écartés des définitions, en particulier concernant les mécanismes de survie mobilisés et à l’origine de nombreux symptômes (Roisin, 2015b). |



