Résumé : Cette recherche s’inscrit dans le cadre d’une analyse de l’utilisation du bois dans la construction de logements en République démocratique du Congo. Elle est née d’un questionnement suscité par l’observation d’une situation qui peut être qualifiée de paradoxale. En effet, la République démocratique du Congo dispose d’un potentiel forestier exceptionnel, représentant près de la moitié des ressources forestières du continent africain. Pourtant, l’utilisation du bois, matériau issu de cette ressource abondante, demeure relativement limitée dans le secteur de la construction.L’étude se concentre spécifiquement sur la construction de logements. En effet, aborder la construction dans son ensemble impliquerait de prendre en considération une grande diversité d’ouvrages, notamment les bâtiments institutionnels et commerciaux, les constructions industrielles spécialisées, les infrastructures de transport (routes, chemins de fer et aéroports) ainsi que les logements. Afin de rester dans le champ de l’architecture et compte tenu de l’ampleur du sujet, le choix a été fait de focaliser l’analyse sur le logement. Ce choix se justifie également par le caractère fondamental du besoin de se loger, particulièrement dans le contexte de la République démocratique du Congo, où la question du logement demeure un enjeu majeur. Une grande partie de la population vit encore dans des conditions précaires, en raison de faibles revenus et de l’absence d’une politique publique ambitieuse en matière de logements sociaux.La République démocratique du Congo possède un couvert forestier estimé entre 128 et 135 millions d’hectares. Cette ressource a fait l’objet de nombreuses recherches portant principalement sur son exploitation ainsi que sur ses implications environnementales et socio-économiques. Ces travaux mettent généralement l’accent, d’une part, sur les enjeux de conservation et de protection des forêts face aux réalités socio-économiques des populations rurales, pour lesquelles l’exploitation forestière artisanale, l’agriculture et la production de charbon de bois constituent des activités essentielles de subsistance, mais également des facteurs importants de déforestation et de dégradation forestière. D’autre part, ils soulignent le rôle majeur des forêts congolaises dans la régulation du climat et dans la lutte contre le réchauffement climatique. Toutefois, si la République démocratique du Congo est également un important pays producteur de bois destiné aux marchés internationaux, peu d’études se sont intéressées spécifiquement à l’utilisation du bois comme matériau de construction dans les logements. Lorsqu’elles abordent cette question, elles se limitent généralement à l’analyse de la filière de production destinée au marché local. L’observation de la place qu’occupe aujourd’hui le bois dans les pratiques constructives congolaises révèle qu’il est principalement utilisé pour des fonctions spécifiques, telles que la charpente, le coffrage et la menuiserie intérieure. Ces usages apparaissent relativement limités au regard du potentiel technique et architectural qu’offre ce matériau. De plus, les modalités de sa mise en œuvre traduisent souvent une certaine précarité. Cette situation soulève dès lors des interrogations sur les facteurs qui conditionnent l’utilisation du bois ainsi que sur les possibilités d’optimiser son emploi dans la construction des logements.Cette réflexion conduit à la question centrale de la recherche : comment expliquer que, dans un pays disposant d’importantes ressources forestières, le bois ne constitue pas un matériau représentatif dans la construction des logements ? Cette interrogation a donné lieu à deux questions complémentaires : (1) Quelles sont les causes de l’utilisation actuelle (limitation à certains usages) du bois dans la construction ? (2) Comment peut-on utiliser le bois comme matériau de construction dans les habitations afin de répondre aux besoins de la population locale ? La recherche repose sur plusieurs hypothèses. La première est que la qualité des bois issus de l’exploitation artisanale ne permettrait pas de développer des usages plus diversifiés dans la construction, limitant ainsi leur emploi à des applications relativement simples et peu valorisées. La deuxième hypothèse est que la compréhension insuffisante des propriétés du bois ainsi que le manque de compétences spécifiques des acteurs du bâtiment — notamment les architectes et les techniciens — influencent négativement l’utilisation de ce matériau. Enfin, cette recherche postule que les matériaux de construction sont associés à des imaginaires sociaux qui influencent les choix et les pratiques des acteurs. Le bois n’échappe pas à cette réalité et se trouve associé à un ensemble de représentations qui se sont progressivement consolidées au sein de la société congolaise.Afin de comprendre ce paradoxe, cette thèse mobilise l’approche méthodologique du Follow the Thing, qui constitue l’un de ses principaux fondements théoriques et méthodologiques. Cette approche consiste à suivre un objet ou un matériau à travers les différents espaces et contextes dans lesquels il circule. Dans le cadre de cette recherche, il s’agit de suivre le bois tout au long de la filière du bois d’œuvre, depuis la chaîne de production jusqu’aux espaces de consommation. Le point de départ retenu est celui des marchés de bois, à partir desquels deux itinéraires d’analyse sont développés : l’amont, consacré à l’étude de la provenance du matériau, et l’aval, centré sur sa destination et ses usages.L’analyse de l’amont montre que les bois commercialisés sur les marchés de Kinshasa proviennent principalement de forêts situées dans cinq provinces forestières de la République démocratique du Congo. Ces espaces sont caractérisés par la coexistence de deux formes d’exploitation forestière : l’exploitation industrielle et l’exploitation artisanale. Cette dernière constitue la principale source d’approvisionnement du marché intérieur. Les bois mis à la disposition des populations sont donc essentiellement issus de l’exploitation artisanale, tandis que les bois produits par le secteur industriel sont majoritairement destinés à l’exportation. Toutefois, ces bois artisanaux présentent généralement une faible valeur ajoutée. L’analyse de l’aval s’intéresse quant à elle aux usages du bois, aux acteurs impliqués dans sa mise en œuvre, aux exemples d’architecture en bois ainsi qu’aux imaginaires qui lui sont associés. Les résultats montrent que l’utilisation du bois demeure limitée à certains usages spécifiques en raison, notamment, d’un déficit de connaissances et de compétences chez les acteurs du bâtiment. Cette situation est également renforcée par la présence de nombreuses représentations sociales associées au matériau. Ces représentations reposent, d’une part, sur des considérations techniques et environnementales exprimées à travers le concept de durabilité et, d’autre part, sur des facteurs culturels, socio-économiques et esthétiques.Cette recherche met ainsi en évidence les contraintes qui se manifestent tant au niveau de la chaîne de production qu’au niveau de la consommation et qui contribuent à la faible utilisation du bois dans la construction des logements. Elle identifie également ces contraintes comme autant de leviers d’action susceptibles de favoriser une meilleure valorisation et une utilisation plus rationnelle de ce matériau dans le contexte congolais.