Thèse de doctorat
Résumé : This thesis investigates the emergence and development of what it terms “sculpturalization” in the theatre and television plays of Samuel Beckett. It argues that Beckett’s oeuvre reveals a progressive tendency to treat bodies, objects, light, and space according to a sculptural logic, transforming performance into a site where the human figure is increasingly immobilized, fragmented, and reconfigured as an object of aesthetic, political, and ontological inquiry. While existing scholarship has addressed corporeality, intermediality, memory, and visual composition in Beckett’s work, this study brings sculpture into the foreground as a unifying principle that reshapes his dramaturgy, directing practice, and media experimentation.The thesis introduces sculpturalization as an original analytical concept. It is defined as a process through which theatrical and televisual elements are shaped as plastic materials – modelled, cast, petrified, or abstracted – through Beckett’s sustained engagement with the plastic arts. This process operates through intermedial strategies, notably remediation and intermedial reference, drawing on theories developed by Jay David Bolter and Richard Grusin, as well as Irina Rajewsky. The study examines how Beckett’s remediation of sculpture and intermedial references evolve over time; how his works transform bodies into sculptural forms; how such transformations affect spectatorship; how they operate across theatre and television; and how they relate to late modernist aesthetics and historical contexts.Methodologically, the thesis combines close reading of Beckett’s texts – including stage directions and directorial notes – with performance analysis and genetic study of rehearsal processes. The plays are approached as compositional frameworks that already “program” performance, akin to a musical score. These textual analyses are complemented by archival materials, audiovisual recordings, and testimonies from collaborators, enabling a dialogue between prescriptive documents and their realization in performance. The study further integrates perspectives from intermedial studies, media theory, and art history.The thesis is structured in five chapters, each addressing a distinct phase or dimension of sculpturalization. Chapter 1 examines early plays such as Waiting for Godot, Endgame, and Act Without Words I, focusing on the tension between movement and immobility and its relation to tableau vivant and post-war aesthetics. Chapter 2 turns to memory plays, including Krapp’s Last Tape, Happy Days, and That Time, exploring how recollection produces monument-like figures and processes of (re)casting and self-portraiture. Chapter 3 investigates the increasing reduction and fragmentation of the body in works such as Play, Not I, and Breath, situating Beckett’s spectral figures in relation to funerary sculpture, installation art and late modernist concerns. Chapter 4 analyses Beckett’s television plays (Eh Joe, Ghost Trio, …but the clouds…, Nacht und Träume, What Where), examining how his intermedial practice contributes to a sculptural television aesthetic marked by stasis, spectrality, and anachronism. Chapter 5 focuses on Beckett’s directing practice, interpreting rehearsal as a process of sculptural modelling and examining how the manipulation of actors’ bodies reflects broader questions of control, form, and dehumanization.The study demonstrates that sculpturalization operates through a set of recurring intermedial strategies, including stasis, visual and verbal allusions to sculpture, explicit references to sculptural forms, allegories of modelling and casting, rehearsal as a process of shaping, the progressive elimination of corporeal presence, and the activation of a haptic mode of spectatorship. These strategies contribute to four major aesthetic characteristics: stasis, hybridity, spectrality, and plasticity. Beckett’s works evolve from dynamic theatrical compositions toward increasingly static and minimal forms, in which bodies oscillate between the organic and the inorganic, the animate and the inanimate, presence and absence.Situated within the context of late modernism, Beckett’s sculptural aesthetics reflect broader cultural and philosophical concerns, including post-war trauma, the exhaustion of expressive means, and the collapse of humanist ideals. His theatre and television emerge as hybrid media, positioned at the boundaries of representation, where distinctions between high and low art, presence and mediation, and subject and object are destabilized. By foregrounding sculpture as a structuring principle, this thesis offers a new perspective on Beckett’s work, demonstrating how his dramaturgy not only incorporates the plastic arts but also redefines the formal and medial possibilities of theatre and television.
Cette thèse examine l’émergence et le développement de ce qu’elle propose d’appeler la « sculpturalisation » dans le théâtre et les pièces télévisuelles de Samuel Beckett. Elle défend l’idée que l’œuvre de Beckett manifeste une tendance progressive à traiter les corps, les objets, la lumière et l’espace selon une logique sculpturale, transformant la performance en un lieu où la figure humaine est immobilisée, fragmentée et reconfigurée comme objet d’interrogation esthétique, politique et ontologique. Si les études existantes ont abordé la corporéité, l’intermédialité, la mémoire ou la composition visuelle chez Beckett, cette recherche met la sculpture au premier plan comme principe structurant de sa dramaturgie, de sa pratique de mise en scène et de ses expérimentations médiatiques.La thèse introduit la notion de « sculpturalisation » comme concept analytique original. Elle désigne un processus par lequel les éléments théâtraux et télévisuels sont traités comme des matériaux plastiques – modelés, moulés, pétrifiés ou abstraits – à travers l’engagement de Beckett avec les arts plastiques. Ce processus s’opère notamment par des stratégies intermédiales telles que la remédiation et la référence intermédiale, en s’appuyant sur les théories de Jay David Bolter et Richard Grusin, ainsi que d’Irina Rajewsky. L’étude s’interroge sur l’évolution de ce rapport à la sculpture, sur les modalités de transformation du corps en forme sculpturale, sur ses effets sur la réception spectatorielle, sur ses déploiements entre théâtre et télévision, et sur son inscription dans le contexte esthétique et historique du modernisme tardif.Sur le plan méthodologique, la recherche combine une analyse approfondie des textes de Beckett – y compris les didascalies et les notes de mise en scène – avec l’étude des performances et une approche génétique des processus de répétition. Les œuvres sont envisagées comme des matrices de composition qui « programment » déjà la performance, à la manière d’une partition musicale. Cette analyse est complétée par des archives, des enregistrements audiovisuels et des témoignages de collaborateurs, permettant de confronter les prescriptions textuelles à leur réalisation scénique. L’ensemble est éclairé par des apports issus des études de l’art du spectacle vivant, de la théorie des médias, des études intermédiales et de l’histoire de l’art.La thèse s’organise en cinq chapitres correspondant à différentes phases ou dimensions de la sculpturalisation. Le premier chapitre analyse les premières pièces (En attendant Godot, Fin de partie, Acte sans paroles I) en se concentrant sur la tension entre mouvement et immobilité et sur la référence au tableau vivant. Le deuxième chapitre porte sur les « pièces de mémoire » (La Dernière Bande, Oh les beaux jours, Cette fois), en examinant la manière dont la remémoration produit des figures monumentales ou des formes de portrait. Le troisième chapitre s’intéresse à la fragmentation et à la spectralisation du corps (Comédie, Pas moi, Souffle), en lien avec la sculpture funéraire, l’art d’installation et les problématiques de l’absence. Le quatrième chapitre étudie les pièces télévisuelles (Eh Joe, Ghost Trio, …but the clouds…, Nacht und Träume, Quoi où), en montrant comment les dispositifs propres à la télévision contribuent à une esthétique sculpturale et anachronique. Enfin, le cinquième chapitre étudie la pratique de mise en scène de Beckett comme un processus de modelage, où le corps de l’acteur est travaillé comme une matière plastique.L’étude met en évidence un ensemble de stratégies récurrentes – immobilité, allusions à la sculpture, références explicites à des formes plastiques, processus de moulage et de modelage, réduction progressive de la présence corporelle, et activation d’une perception haptique – qui constituent une esthétique sculpturale cohérente. Elle identifie ainsi quatre caractéristiques majeures de l’esthétique beckettienne : la stase, l’hybridité, la spectralité et la plasticité. L’œuvre évolue d’une dramaturgie encore dynamique vers des formes de plus en plus statiques et minimales, où les corps oscillent entre l’organique et l’inorganique, la présence et l’absence.Inscrite dans le contexte du modernisme tardif, cette esthétique sculpturale reflète des préoccupations culturelles et philosophiques plus larges, telles que le traumatisme d’après-guerre, l’épuisement des moyens d’expression et la remise en cause des idéaux humanistes. Le théâtre et la télévision de Beckett apparaissent ainsi comme des médiums hybrides, situés aux limites de la représentation, où se brouillent les distinctions entre art savant et art populaire, présence et médiation, sujet et objet. En plaçant la sculpture au cœur de l’analyse, cette thèse propose une nouvelle lecture de l’œuvre de Beckett, montrant comment sa dramaturgie ne se contente pas d’intégrer les arts plastiques, mais redéfinit également les possibilités formelles et médiatiques du théâtre et de la télévision.