par Hamarat, Natasia 
Président du jury O'Neill, Sarah
Promoteur Jacques, Wels
Publication Non publié, 2026-06-25

Président du jury O'Neill, Sarah

Promoteur Jacques, Wels

Publication Non publié, 2026-06-25
Thèse de doctorat
| Résumé : | En Belgique, la loi du 28 mai 2002 relative à l’euthanasie a fait de la mort volontaire un objet de politique publique, déléguant à la médecine la responsabilité d’autoriser le geste. Il en résulte une forme de mort « administrée » – expression d’un « redéploiement des pouvoirs sociaux et professionnels sur le vivant » (Memmi, 2003) – dont les effets se lisent dans la manière dont les aspirations individuelles sont traduites et évaluées à l’aune des normes encadrant l’aide à mourir. Cette thèse interroge précisément la construction de la recevabilité des demandes : comment un droit à mourir s’inscrit-il progressivement dans les pratiques ordinaires de prise en charge de la fin de vie, dans un dispositif où les médecins sont à la fois chargés d’autoriser la demande, de réaliser l’acte et d’en répondre devant des instances de contrôle ? Pour étudier ce processus, la recherche articule trois matériaux empiriques complémentaires : une ethnographie menée durant vingt-quatre mois dans deux hôpitaux aux ancrages idéologiques distincts, l’un catholique et l’autre laïc ; l’analyse quantitative de l’ensemble des 33 580 euthanasies déclarées à la Commission fédérale de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie entre 2003 et 2023 ; et une comparaison internationale avec la Suisse, complétée par l’étude des trajectoires de patients étrangers se rendant en Belgique pour solliciter une euthanasie. Cette démarche permet de mettre en regard les transformations démographiques et les ressorts concrets par lesquels le dispositif traite les demandes. La thèse livre trois contributions principales. Elle introduit d’abord une perspective démographique inédite dans l’étude de l’euthanasie en Belgique. L’augmentation du nombre de cas, passé de 236 en 2003 à 3 423 en 2023, reflète à la fois un effet de mise en œuvre de la réglementation – c’est-à-dire le temps nécessaire à son appropriation par les patients et les médecins – et les effets du vieillissement de la population. Ainsi, après une forte croissance durant les quinze premières années d’application de la loi, les tendances se stabilisent progressivement ; et entre un quart et un tiers de l’augmentation observée est attribuable aux transformations démographiques. L’euthanasie concerne principalement des personnes âgées de 70 à 89 ans atteintes de cancer ou de multimorbidité. À l’inverse, les troubles psychiatriques et la démence demeurent marginaux, représentant respectivement 1,4 % et 1,2 % des cas en 2023. Les résultats montrent également une diffusion progressive de la pratique au sein de la société belge, marquée notamment par l’augmentation de la proportion de femmes et par la réduction de l’écart historiquement observé entre les communautés linguistiques francophone et néerlandophone. Enfin, les analyses ne mettent pas en évidence d’élargissement du champ d’application de l’euthanasie au cours de la période étudiée. La deuxième contribution de la thèse est comparative. Elle met en perspective les configurations belge de l’euthanasie et suisse de l’assistance au suicide : en Belgique, évaluation et réalisation relèvent d’une compétence médicale exclusive ; en Suisse, l’accompagnement est délégué à des associations, ouvrant sur un modèle plus citoyen, moins hiérarchisé. Au-delà de ces différences, émergent des processus de normalisation communs : dans les deux cas, l’accès suppose un travail d’explicitation et de justification du projet de (fin de) vie, engageant l’ensemble des acteurs impliqués – demandeurs, personnels soignants (médecins, infirmiers, psychologues, équipes de soins palliatifs, etc.), bénévoles et proches – dans un processus de qualification des demandes reposant sur des normes qui excèdent largement les seules prescriptions légales. La capacité à satisfaire à ces exigences est socialement différenciée, comme le montre l’étude des patients étrangers, dont l’accès transfrontalier est assorti de coûts – institutionnels, matériels et justificatifs – élevés. Enfin, la troisième contribution interroge les ancrages institutionnels et moraux de l’aide à mourir. Elle montre que l’euthanasie en Belgique ne constitue pas un modèle homogène, mais un paysage marqué par d’importantes variations idéologiques et organisationnelles : l’étude de la pilarisation révèle l’hétérogénéité interne des mondes catholique et laïque, ainsi qu’un processus de dépilarisation relative caractérisé par un assouplissement partiel des frontières idéologiques au profit de préoccupations davantage centrées sur les situations singulières des patients. Ces résultats montrent que les contextes institutionnels locaux constituent une dimension centrale de la compréhension des pratiques d’aide à mourir. En définitive, la thèse montre que l’aide à mourir ne se réduit ni à une décision individuelle ni à un cadre légal, mais constitue un processus socialement organisé, inscrit dans des dispositifs qui en gouvernent la mise en œuvre. Elle souligne la nécessité d’articuler trajectoires individuelles et tendances populationnelles pour saisir les conditions sociales de possibilité d’une mort « administrée ». |
| In Belgium, the law on euthanasia that came into force in 2002 redefined medicine’s place in end-of-life decision-making, turning voluntary death into a matter of public policy and delegating to medicine the responsibility for authorising the act. The result is a form of “administered” death—what Dominique Memmi (2003) calls a “redeployment of social and professional authority over the living”—seen in the way individual wishes are translated and assessed through the norms that govern access to assisted dying. This dissertation examines how the admissibility of requests is constructed: how does a right to die gradually become integrated into ordinary end-of-life practices, within a system in which physicians are responsible for authorising requests, performing the act, and ensuring compliance with legal requirements? To investigate this process, the research draws on three complementary empirical materials: an ethnography conducted over twenty-four months in two hospitals with distinct ideological orientations, one Catholic and the other secular; a quantitative analysis of all 33,580 euthanasia cases reported to the Belgian Federal Commission for the Control and Evaluation of Euthanasia between 2003 and 2023; and an international comparison with Switzerland, complemented by a study of the trajectories of foreign patients travelling to Belgium to request euthanasia. This approach makes it possible to examine both demographic change and the concrete mechanisms through which requests are evaluated and handled. The dissertation makes three main contributions. First, it introduces a demographic perspective into the study of euthanasia in Belgium. The increase in cases—from 236 in 2003 to 3,423 in 2023—reflects both implementation effects, namely the time needed for patients and physicians to appropriate the law, and population ageing. After strong growth in the first fifteen years, trends have stabilised; between one quarter and one third of the increase is attributable to demographic change. Euthanasia mainly concerns individuals aged 70 to 89 with cancer or multimorbidity. By contrast, psychiatric disorders and dementia remain marginal, accounting for 1.4% and 1.2% of cases respectively in 2023. The results also show a gradual diffusion of the practice within Belgian society, reflected in an increasing proportion of women and a reduction in the historically observed gap between French- and Dutch-speaking populations. No expansion of the scope of euthanasia is observed over the period. The second contribution is comparative. It compares the Belgian model of euthanasia with assisted suicide in Switzerland: in Belgium, both the assessment and the performance of the act are the exclusive responsibility of physicians; in Switzerland, assistance is largely delegated to associations, resulting in a more civic, less hierarchical model. Despite these differences, similar processes of normalisation emerge. In both cases, access requires individuals to explain and justify their end of life plans, involving all actors—people requesting assisted dying, healthcare staff, volunteers, and loved ones—in collectively qualifying requests against norms that extend beyond legal requirements. The ability to meet these expectations is socially differentiated, as illustrated by the case of foreign patients, for whom cross-border access entails significant institutional, material, and justificatory costs. Finally, the third contribution examines the institutional and moral foundations of assisted dying. Euthanasia in Belgium is not a single model, but a landscape marked by significant ideological and organisational variation. The analysis of pillarization reveals both the internal heterogeneity of Catholic and secular spheres and a process of relative depillarization, marked by a partial loosening of ideological boundaries in favour of greater attention to individual situations. These findings underline the importance of local institutional contexts in understanding practices of assisted dying. In sum, assisted dying is neither merely an individual decision nor simply a legal framework, but a socially organised process embedded in governing arrangements that shape its implementation. The dissertation highlights the need to articulate individual trajectories with population-level trends in order to grasp the social conditions that make an “administered” death possible. |



