Résumé : (fr) Cette thèse de doctorat porte sur la socialité des renards roux (Vulpes vulpes) en Région de Bruxelles-Capitale. Elle s’est construite au moyen d’une méthodologie multidisciplinaire « bricolée » au contact des aspérités du terrain. Elle emprunte des outils à des disciplines variées, en premier lieu desquelles figurent l’anthropologie et l’éthologie. Cette méthodologie a mis à l’épreuve des animaux les cadres disciplinaires existants et conçu une ossature novatrice qui repousse le plus loin possible les frontières entre quantitatif et qualitatif et entre sciences sociales et sciences de la vie.La recherche s’intéresse aux relations sociales que les renards tissent entre eux (socialité intraspécifiques entre congénères) et avec les humains (socialités interspécifiques). Elle a mobilisé des données variées parmi lesquelles figurent (1) une ethnographie de 29 mois d’un groupe de renards et de ses deux groupes voisins (rassemblant 320 heures d’observation nocturnes et environ 26.000 vidéos de 30 secondes) ; (2) des entretiens sociologiques et des observations participantes menés avec 15 nourrisseur·euses et avec 8 gestionnaires ; (3) une courte enquête autour d’un conflit opposant des habitant·es et un groupe de renards ; et (4) une documentation historique permettant de mieux comprendre et caractériser le « phénomène » du « renard urbain » dans la capitale.Les résultats ont mis en lumière des dimensions sociales de la vie des renards roux qui n’avaient jusqu’alors été qu’entraperçues. Démontrant l’existence de « groupes sociaux » chez cette espèce encore largement considérée comme solitaire, ils documentent les relations sociales entre congénères renards en articulant les trajectoires individuelles et collectives. En résonnance avec ce qui peut s’observer en primatologie, des comportements sociaux extrêmement affiliatifs, qui paraissent assurer la stabilité relationnelle des groupes, ont pu être révélés par le dispositif (jeu social, toilettage, sexualité non-reproductive et apaisement). Ces groupes ne correspondaient pas au modèle classiquement véhiculé dans la littérature scientifique (un couple dominant reproducteur tolérant sur son territoire des individus « helpers » subordonnés issus des portées précédentes) mais présentaient des structures sociales plus nuancées et complexes, parfois comparables à ce qui s’observe chez les grandes meutes de loups gris (Canis lupus).Les résultats permettaient également de mesurer l’importance des lieux et des interactions entre humains et renards au sein desquelles se structurent ces tissus relationnels. En renseignant les pratiques de nourrissage et les effets qui découlent des tensions et des conflits de voisinage, ils montrent que les vies sociales des renards sont indissociables de celles des humains avec qui ils cohabitent, et que cette cohabitation est bien antérieure au « phénomène du renard urbain » des années 1980.L’exigence de se montrer la plus « courtoise » possible envers les enquêté·es humains et animaux (en causant par exemple le moins de dérangement possible sur leurs lieux de vie) a permis l’éclosion d’une recherche située, attentive aux effets et aux façons de produire des connaissances. En s’approchant du détail des interactions sociales (sans les écraser de façon systématique derrière des chiffres), cette thèse s’éloigne des approches centrées sur des populations et leurs comportements standardisés – qui laissent dans l’ombre de nombreuses dimensions culturelles, sociales et individuelles importantes de l’histoire animale – pour faire émerger, à, travers les trajectoires individuelles et collectives des animaux, des mondes riches et complexes qui débordent largement des catégories habituelles des sciences de la vie.En enchevêtrant les porosités disciplinaires par le biais « d’histoires bestiales », ce travail s’inscrit parmi les premières tentatives d’écriture et d’engagement vers les sciences sociales animales.