Résumé : INTRODUCTION : La malnutrition est un problème de santé publique au niveau mondial. Selon le dernier rapport de Global Report Nutrition, la proportion d’enfants de 6-59 mois qui souffrent de malnutrition chronique (MC) à travers le monde est de 22,3%, soit 148,1 millions d’enfants, alors que ceux qui souffrent d’émaciation représentent 6,8%, soit 45 millions. On estime à 5 millions le nombre d’enfants de moins de cinq ans qui meurent chaque année dont 45% de décès seraient liés à la malnutrition. Des études ont documenté les effets à long terme de la malnutrition notamment la survenue des maladies métaboliques à l’âge adulte chez les anciens exposés à la malnutrition durant l’enfance particulièrement ceux vivant dans les pays industrialisés. Cependant peu d’informations sont connues sur les effets intergénérationnels de la MAS dans un contexte de malnutrition endémique comme c’est le cas en Afrique subsaharienne. QUESTION DE RECHERCHE, HYPOTHESES ET OBJECTIFS : Question de recherche : S’agissant des filles qui ont été exposées à la malnutrition aiguë sévère (MAS) durant l’enfance et qui ont survécus dans un contexte de malnutrition endémique : (i) quelle est leur capacité à garantir la pratique optimale de l’allaitement maternel ? (ii) Quel est l’état nutritionnel des enfants nés de ces mères exposées à la MAS durant l’enfance ? Hypothèses du travail : Notre travail était fondé sur deux hypothèses complémentaires qui dérivent du cycle intergénérationnel de la malnutrition : (i) Les mères allaitantes exposées à la MAS durant l’enfance ayant un état nutritionnel moins bon par rapport à celles du groupe non exposé, auraient une sécrétion lactée plus faible par rapport à la moyenne observée dans la communauté ; (ii) Les enfants nés des mères avec antécédents de MAS auraient un poids de naissance plus faible, une prévalence plus élevée de la malnutrition, et un plus faible accès aux services de protection maternelle et infantile par rapport aux autres enfants de la communauté. Objectifs : L’objectif général de notre travail est d’améliorer les connaissances sur les effets intergénérationnels de la MAS afin d'éclairer les programmes de prévention primaire. Tenant compte de nos questions de recherche, notre étude a retenu cinq objectifs spécifiques: (i) Comparer la quantité du lait maternel ingéré par les nourrissons nés des mères exposées à la MAS durant leur enfance avec celui ingéré par les nourrissons nés des mères non exposées ; (ii) Comparer la composition du lait maternel chez les mères allaitantes exposées à la malnutrition pendant leur enfance avec celle des mères non exposées ; (iii) Comparer l'état nutritionnel des enfants de moins de 6 mois nés de mères exposées à la malnutrition pendant leur enfance avec celui des enfants du même âge nés de mères non exposées ; (iv) Comparer l'état nutritionnel des enfants âgés de 6 à 59 mois nés de mères exposées à la malnutrition pendant leur enfance avec celui des enfants du même âge nés de mères non exposées ; (v) Comparer l'état nutritionnel des enfants d'âge scolaire (5-16 ans) nés de mères exposées à la malnutrition pendant leur enfance avec celui des enfants du même âge nés de mères non exposées. MATERIELS ET METHODES : Il s’agit d’une étude observationnelle d’une cohorte des couples Mères-Enfants dont les mères en âge de procréation avaient comme facteur d’exposition une MAS durant l’enfance traitées à l’hôpital pédiatrique de Lwiro entre 1988-2003 (Zone de Santé Miti-Murhesa, Province du Sud-Kivu, République Démocratique du Congo). Nous avons réalisé deux études : (i) La première étude focalisée sur les mères allaitantes exposées à la MAS durant l’enfance avec deux sous-études (une portant sur l’évaluation du volume de lait ingéré par les enfants allaités et l’autre orientée sur l’analyse de la composition du lait maternel produit par les mères) ; (ii) La deuxième étude avait trois sous-études consacrées à l’évaluation de l’état nutritionnel et la croissance des enfants nés des mères exposées à la malnutrition durant l’enfance, chacune couvrant une catégorie spécifique d’âge (< 6mois, 6-59 mois et 5-16 ans).La collecte des données sur terrain a été réalisées entre 2019 et 2022 et les analyses de laboratoire et le traitement des données se sont poursuivis jusqu’en 2024. Nous avons mesuré les paramètres anthropométriques (poids, taille, périmètre brachial) et l'œdème afin d'évaluer la malnutrition. Les indicateurs de santé maternelle et infantile (lieu de naissance, utilisation de moustiquaire imprégnée d’insecticide á longue durée d’action, supplémentation en vitamine A, déparasitage au Mebendazole et vaccination) ont été évalués, et le taux d'hémoglobine, la sérologie VIH et les taux d'infestation parasitaire ont été mesurés. L’hémogramme complet et la créatinine ont été prélevés uniquement chez les enfants de >=5 ans. Des tests paramétriques et non-paramétriques ont été appliqués pour comparer les différentes variables. Des modèles de régression linéaire et logistique avec des erreurs standard robustes aux clusters ont été utilisés, respectivement, pour comparer les caractéristiques continues et dichotomiques des enfants entre les deux groupes. Pour certaines variables dichotomiques, lorsque le nombre de sujets était trop faible dans l'une des catégories, une régression logistique exacte a été utilisée. RESULTATS : Pour la sécrétion lactée, nous avons enrôlé 120 mères allaitantes dont 57 exposées à la MAS durant l’enfance. Les résultats de notre étude montrent que les mères allaitantes autrefois exposées à la MAS durant l’enfance ont un IMC similaire à celui d’autres mères allaitantes de leur communauté (23, 8 versus 23,6 Kg/M2 ) bien qu’elles aient une taille moyenne plus petite de 2cm et un poids plus faible que les non exposées. Les nourrissons des mères exposées à la MAS durant l’enfance ingèrent du LM dont le volume est similaire à celui ingéré par les nourrissons des mères non exposées de leur communauté (833,7g /j versus 827,4g/j, p=0,86). On n’a pas observé de différence significative en ce qui concerne la teneur en macronutriments (protéines, graisses et lactose) et en micronutriments qui fait l’objet de nos analyses (fer, sélénium et zinc). Pour les 3 sous-études en lien avec les enfants nés des mères exposées à la MAS durant l’enfance, nous avons enregistré pour les 3 tranches d’âges (<6 mois, 6-59 mois, et 5-16 ans) respectivement 60, 302 et 161 enfants dont 32, 178 et 103 nés des mères exposées avec une répartition équilibrée par sexe. Le bilan de nos résultats en ce qui concerne la progéniture est tel que, les enfants nés de mères exposées à la MAS pendant l'enfance naissent avec des paramètres anthropométriques normaux (Poids, taille et PC) et similaires à ceux observés chez les enfants de leur communauté dont les mères n’ont pas été exposées à la MAS durant l’enfance. Cependant entre 3 et 6 mois il y un accroissement très important des prévalences de la MC et de l’insuffisance pondérale chez les enfants nés des mères exposées à la MAS par rapport à leurs témoins communautaires. Ces enfants ont accès aux services de santé de protection infantile comme les autres enfants de la communauté de moins de 5 ans mais ils sont affectés par une prévalence très élevée des différentes formes de malnutrition durant la période de 6-59 mois et ce avec une différence statistiquement significative par rapport aux enfants du même âge nés des mères non exposées: malnutrition aiguë globale (31,4% versus 15,4%, p=0,003) . La MAS (OR (95%IC)) était de 12,9% chez les exposés vs 6,5% chez les non-exposés, (OR (95%CI)) : 2,50 (1,36 à 4,59)), p=0,003. Le retard de croissance (OR (95%CI)), était de 54,5 % chez les enfants exposés contre 39,5 % chez les enfants non exposés (1,79 (1,11 à 2,89)), p=0,018. L'insuffisance pondérale (OR (95%CI)) était de 32,0 % chez les exposés contre 19,4 % chez les non-exposés, (2,02 (1,14 à 3,56)), p=0,015. En ajustant pour le type de maison, l’âge et l’IMC maternel, nous avons obtenu les prévalences (95%IC) toujours élevées chez les exposés et les non-exposés avec respectivement 15, 8 (10,6-21,0) et 8,9 (4,7-13,2) pour la malnutrition aigüe modérée, 14.2 (8,3-20,2) et 6,5 (2,9-10,1) pour la MAS (n=251 p=0,010). La prévalence de ces différentes formes de malnutrition est au-delà du seuil d’extrême sévérité selon les normes de l’OMS. Nous n’avons pas observé des différences statistiquement significatives de l’état nutritionnel de ces enfants à l’âge scolaire par rapport aux autres enfants de la communauté (maigreur évaluée par le Body Mass Index-for-Age Z-score BMIAZ <-2 : 11,0% versus 10,0%, p=0,86). Et le niveau de scolarisation de ces enfants était similaire à celui observé chez les autres enfants de la communauté (70,9% versus 69,8%, p=0,86) même si la proportion des enfants avec scolarisation optimale était plus faible chez les enfants exposés (28,4% versus 32,1%). CONCLUSION : Notre étude a montré que, dans le contexte de l’Est de la RDC les mères qui ont souffert de MAS durant l’enfance et qui ont survécus dans un contexte de malnutrition endémique ont une petite taille et un faible poids par rapport aux autres mères de leur communauté n’ayant pas souffert de MAS même si leurs IMC sont comparables. Ces mères pratiques l’allaitement maternel et leurs nourrissons ingèrent le lait dont le volume et la qualité sont comparables à celui ingéré par les nourrissons nés des mères non exposées du même milieu. Le volume du lait ingéré par ces enfants et la qualité lait ont des valeurs similaires à celles rapportées dans d’autres pays du monde et conformes aux normes établies par l’OMS. Aussi les enfants nés de mères exposées à la MAS dans l'enfance naissent avec des paramètres anthropométriques normaux (poids, taille, PBR et périmètre crânien), et similaires à ceux des enfants nés des mères non exposées ; ils ont tous une accessibilité acceptable aux services de santé de protection de l'enfance. Cependant, ces nourrissons sont rapidement affectés par la MA, l’IP et le retard de croissance dans la tranche d’âge de 6-59 mois, avec des prévalences qui dépassant les seuils d’extrême sévérités fixées par l'OMS soulignant ainsi une vulnérabilité nutritionnelle extrême de toute la progéniture. L'étude apporte des connaissances supplémentaires en ce qui concerne l'effet intergénérationnel de la malnutrition aiguë sévère et pourrait être utile pour concevoir des programmes d'intervention primaires, formuler des politiques pour les orienter et mener d'autres recherches dans des domaines similaires.