Résumé : À Bruxelles, l’adaptation au changement climatique se déploie dans un contexte de forte fragmentation institutionnelle, de contraintes budgétaires croissantes et de vulnérabilités socioenvironnementales marquées. Depuis les années 1990, la Région de Bruxelles-Capitale (RBC) a développé une série d’instruments de rénovation urbaine (Contrats de Quartier Durables, Contrats de Rénovation Urbaine, etc.), auxquels s’ajoutent désormais le Plan Air-Climat-Énergie (PACE, 2023) et les Plans d’Action Climat (PAC) communaux, soutenus techniquement et financièrement par la Région. Ces dispositifs coexistent dans un paysage institutionnel décrit par les acteurs comme une véritable « lasagne institutionnelle », où se superposent niveaux de pouvoir, normes et financements.La communication propose d’interroger, à partir du cas bruxellois, qui gouverne réellement l’adaptation climatique de la ville : la Région, les communes, les instruments de rénovation urbaine ou les acteurs techniques qui bricolent des solutions dans les interstices du système ?Elle s’inscrit pleinement dans les enjeux du colloque « Qui gouverne la ville ? Entre fragmentation et concentration du pouvoir urbain », en analysant comment les transformations de l’action climatique reconfigurent la distribution du pouvoir entre institutions locales, opérateurs supra-communaux et dispositifs d’urbanisme.L’empirie repose sur une enquête menée à l’été 2025 auprès de cinq communes bruxelloises dotées d’un PAC (Saint-Gilles, Forest, Ixelles, Schaerbeek et Ville de Bruxelles), sélectionnées pour la diversité de leurs enjeux climatiques, sociaux et urbanistiques, ainsi que pour la présence d’outils de rénovation urbaine. La méthode s’appuie principalement sur :• des entretiens semi-directifs avec les coordinateur·rices PAC ;• des échanges avec les responsables des dispositifs de rénovation urbaine ;• des entretiens avec Bruxelles Environnement concernant l’accompagnement, les attentes et les marges de manœuvre offertes aux communes.Les résultats mettent en évidence une stratégie d’implémentation “opportuniste” et incrémentale des PAC qui correspond à une “science de la débrouille” plutôt qu'à une planification rationnelle sur le long terme. Faute de moyens structurels et de savoir sur le long terme, les communes insèrent des mesures d’adaptation dans des projets déjà programmés (réaménagements d’espaces publics, opérations de rénovation urbaine, appels à projets), selon les opportunités de financement et des coalitions entre les acteurs des administrations à courtterme. Cette logique permet une diffusion transversale des enjeux climatiques mais produit une action fragmentée, dépendante des cycles politiques et budgétaires, et rarement arrimée à une vision stratégique de long terme.Sur le plan de la gouvernance, la recherche révèle :1. Une compartimentation institutionnelle forte au sein même des communesLes services “climat” et “rénovation urbaine” coopèrent peu, alors que les Contrats de Quartier Durables et Contrats de Rénovation Urbaine constituent des instruments robustes, ancrés historiquement dans les quartiers défavorisés et déjà porteurs d’enjeux de durabilité. Lacapacité d’action est donc moins entravée par l’absence d’outils que par l’absence d’articulation entre instruments et services. La collaboration entre ces services dépend des alliances politiques.2. Une gouvernance verticale incertaine entre Région et communesLe PACE affirme une gouvernance partagée, mais dans les faits, les communes perçoivent un cadre opérationnel trop peu prescriptif, parfois instable, et insuffisamment aligné sur leurs réalités locales. Certaines demandent davantage de prescriptions régionales, d’autres revendiquent au contraire une marge d’autonomie plus large. Le pouvoir de gouverner l’adaptation se joue ainsi dans la capacité à interpréter des normes relativement ouvertes (PACE, RRU, cadre européen) pour orienter les arbitrages locaux.3. Une coopération intercommunale embryonnaire malgré des risques partagésLes aléas climatiques dépassent largement les limites communales, mais les échanges intercommunaux se limitent le plus souvent à des réseaux informels. Ici aussi la collaboration dépend en grande partie des alliances politiques. Les Contrats de Rénovation Urbaine, par définition intercommunaux, pourraient constituer des cadres opérants pour une gouvernance supra-communale de l’adaptation, mais leur potentiel reste peu exploité et les projets se complexifient à mesure que l’échelle augmente.4. Une faible intégration structurée des inégalités environnementalesBien que les quartiers ciblés par la rénovation urbaine soient souvent parmi les plus vulnérables aux aléas climatiques, la justice environnementale reste marginale dans la hiérarchisation des projets. Les communes travaillent toutefois à développer, en interne, des outils d’aide à la décision intégrant exposition, vulnérabilités et besoins en “refuges climatiques”, suggérant une possible redéfinition future des priorités de revitalisation urbaine.En définitive, la communication montrera que la gouvernance de l’adaptation climatique bruxelloise n’est pas centralisée mais distribuée, produite par des micro-arbitrages entre acteurs techniques, coordinateur·rices climat, services de rénovation urbaine et administrations régionales. La fragmentation institutionnelle n’empêche pas l’adaptation au changement climatique, mais la transforme en une gouvernance par bricolage, contrainte par les calendriers de subsides, les cadres réglementaires incomplets et les rapports de force politico-administratifs. Cette gouvernance par bricolage et ajustement incrémentaux au niveau local contraste fortement avec le discours des institutions internationales (GIEC, etc.) qui met en avant l’importance d’une planification scientifique sur le long terme.