Résumé : Cette thèse examine le rôle joué par la philosophie d’Henri Bergson dans la pensée musicale et les discours sur la musique en France entre 1900 et 1940. Elle part du constat que, durant cette période, les concepts bergsoniens ont été massivement investis dans le monde musical, sans que cette réception ait fait l’objet d’une étude systématique. L’enjeu central consiste dès lors à déterminer le potentiel heuristique de la philosophie bergsonienne pour penser la musique au moment où le bergsonisme connaît son plus large rayonnement, tout en interrogeant les modalités concrètes de son assimilation dans le domaine musical.Le travail repose sur un vaste corpus de sources, comprenant des écrits musicographiques et esthétiques, des articles de presse musicale, ainsi que de nombreux documents d’archives inédits. La méthode combine des outils quantitatifs – notamment l’étude lexicométrique – et une analyse qualitative des discours attentive à leur contexte de production, aux réseaux de sociabilité dans lesquels ils étaient produits et aux résonances idéologiques que ces discours charrient. À l’intersection de la musicologie et de l’histoire des idées, cette recherche s’inscrit dans une perspective critique à l’égard de la notion traditionnelle d’« influence ». Au lieu de postuler une relation causale univoque et unilatérale entre la pensée de Bergson et les productions musicales ou musicographiques, elle privilégie une approche nourrie de l’intertextualité et de la génétique fondée sur la traçabilité des emprunts, la circulation des concepts et l’analyse des décalages entre les textes sources et leurs appropriations, pour mettre en lumière les dynamiques intellectuelles et créatrices suscitées par la rencontre entre pensée philosophique et pensée musicale.En restituant cette histoire plurielle, la recherche éclaire à nouveaux frais les reconfigurations esthétiques du premier XXᵉ siècle et montre comment compositeurs, critiques, pédagogues et théoriciens de la musique se sont approprié – parfois de manière créative, parfois stratégique – les notions bergsoniennes de durée, d’intuition ou d’élan vital notamment, et comment, en retour, les productions musicographiques et musicales de ses contemporains ont joué un rôle important dans l’élaboration philosophique de Bergson. Loin d’un simple rapport de filiation, la thèse met au jour un jeu complexe de médiations, de détournements et de réélaborations, et révèle une circulation à double sens entre musique et philosophie.