par Duriau, Nicolas
Référence Le Monde du roman français / The World of the French Novel 1800-1830, Éditions de l'Université de Bruxelles, Bruxelles, Ed. 1, page (129-143)
Publication Publié, 2025-02-20
Partie d'ouvrage collectif
Résumé : [FR] « Félicité résolut de m'habiller en femme, et de déguiser mon sexe sous l'accoutrement féminin », confie Chérubin, héros-narrateur de L'Enfant du bordel. « Ce projet me parut très plaisant, poursuit-il, et je consentis avec joie à la métamorphose ; elle sut même si bien me tourner, qu'elle me décida à la seconder dans un commerce dont j'avais déjà une connaissance approfondie. » Paru anonymement, à Paris, en 1800, ce roman-mémoires pornographique apocryphe, erronément attribué par les bibliographes de la fin du XIXe siècle à Pigault-Lebrun (comme l'a montré Shelly Charles), brave la dévirilisation qu'implique la prostitution masculine : inversant la distribution moderne des rôles de genre homme-client/femme-prostituée - ce que le travestissement du protagoniste dévoile -, cette forme d'« échange économico-sexuel » atténuerait les différences entre les sexes et leur hiérarchisation. Selon Paola Tabet, c'est la raison pour laquelle l'invisibilité qui touche aujourd'hui les hommes qui se prostituent (à des femmes, en particulier) n'est pas seulement fonction de leur discrétion, mais surtout d'une « occultation sociale ». Toujours est-il que L'Enfant du bordel offre à voir, au début du XIXe siècle, un personnage de prostitué - personnage d'autant plus étonnant que le Consulat marque un tournant réactionnaire dans le contrôle de la librairie et de l'(homo)sexualité. A priori absents des discours et des représentations tant on considère qu'ils relèvent de l'exception », les hommes qui font métier de leur sexualité jouissent d'une existence attestée depuis l'Antiquité gréco-latine : des oeuvres littéraires comme le Satiricon de Pétrone (Ier siècle apr. J.-.), et les cinaedi qu'il met en scène, en témoignent. À la fin du XVIIIe siècle, le roman libertin, qui puise volontiers son inspiration dans la matière antique, abonde en personnage de « "gitons, "bardaches" et "ganymèdes" » dont Chérubin fait partie. Entre 1780 et 1800, il semble que la littérature romanesque (et révolutionnaire), en brisant les « tabous sexuels », agisse comme un puissant révélateur de la figure du prostitué. « Le roman étant, s'il est possible de s'exprimer ainsi, le tableau des mœurs séculaires, est aussi essentiel que l'histoire, au philosophe qui veut connaitre l'homme », écrit Sade en 1771 : « [C]ar le burin de l'une ne le peint que lorsqu'il se fait voir, et alors ce n'est plus lui [...] ; le pinceau du roman, au contraire le saisit dans son intérieur [...] et l'esquisse, bien plus intéressante, est en même temps bien plus vraie ». Reste à discerner ce que L'Enfant du bordel exprimerait de « vrai » à propos de la prostitution masculine, ou sous quelles conditions socio-poétiques celle-ci peut se dire/s'écrire en 1800.