Résumé : Les regards portés sur le dialogue entre littérature et patrimoine sont restés asymétriques jusqu’à récemment : alors que la littérature a souvent représenté le musée et ses espaces d’exposition, le geste inverse – celui de muséaliser la littérature – a longtemps été jugé impossible, insatisfaisant, voire absurde. Cette présomption d’incompatibilité a freiné la reconnaissance de ces pratiques et limité leur étude dans lechamp critique. Aujourd’hui, les expositions littéraires s’imposent toutefois comme un phénomène culturel complexe, mais incontournable du paysage muséal contemporain. En tant que forme singulière de patrimonialisation, elles influencent en plus en profondeur notre manière de concevoir la littérature, ses acteurs, ses pratiques d’écriture, ainsi que les processus de lecture et de recherche. Malgré leur essor et lacomplexification croissante de leurs dispositifs narratifs, elles demeurent encore peu étudiées et leur potentiel heuristique reste largement sous-estimé.Cette thèse a analysé les stratégies de communication et de valorisation de la littérature dans les expositions à visée patrimoniale, en mobilisant les outils de l’analyse littéraire, de la muséologie critique et des études en communication appliqués au champ muséal. En s’appuyant sur la typologie établie par George E. Hein (Learning in the Museum) regroupant quatre modèles – didactique-expositionnel, stimulus-réponse, découverte etconstructiviste – nous avons élaboré un cadre d’analyse permettant de rendre compte de la diversité des modalités que peuvent adopter ces expositions, ainsi que les imaginaires de la littérature qu’elles véhiculent. L’étude repose sur onze études de cas répertoriées en France, en Belgique et en Suisse, à partir d’observations in situ, d’analyses de documentation et d’entretiens avec les acteurs concernés.Trois ensembles de questions ont guidé l’enquête. L’étude de l’intentionnalité communicative des expositions littéraires a montré que la syntaxe spatiale, l’ambiance scénographique et les dispositifs de médiation façonnent des horizons de réception et des régimes de lecture multiples et parfois dissonants, révélant les tensions et la plasticité des relations entre intentions curatoriales et expérience perceptive. L’examen de leur opérativité symbolique, dans la lignée de Jean Davallon, a révélé que les dispositifs ne produisent pas un imaginaire unique de la littérature, mais participent à la constitution d’imaginaires pluriels, révélateurs du caractère malléable et polychrésique (Yves Jeanneret) du patrimoine littéraire. Enfin, l’analyse de leur opérativité socio-symbolique, éclairée par la notion d’expository agency (Mieke Bal), a mis en évidence la manière dont acteurs humains, logiques institutionnelles et conventions professionnelles orientent profondément la transmission et la reconnaissance de lalittérature dans le champ muséal.En mettant en évidence le rôle actif des expositions dans la fabrique patrimoniale, cette recherche a montré que la littérature y apparaît moins comme un héritage stabilisé que comme un objet en constante reconfiguration, façonné par des récits, des normes et des valeurs. L’analyse a montré que cette dynamique relève d’une véritable filiation inversée (Jean Davallon) : loin d’être seulement représentée par l’exposition, la littérature s’y trouve reconfigurée, rejouée et réinterprétée à travers une lentille contemporaine. Dans ce cadre, la notion de polychrésie, retravaillée grâce à l’outil heuristique fourni par le modèle de George E. Hein, permet de systématiser la diversité de ces imaginaires à l’œuvre et d’en afiner l’intelligibilité.