par Brasseur, Pierre ;Beliard, Anne-Sophie;Finez, Jean
Référence Sexualité et classes sociales(Septembre 2021: Lyon)
Publication Non publié, 2021-09
Publication dans des actes
Résumé : Le développement d’Internet et des contenus numériques ont, au cours des deux dernières décennies, transformé en profondeur les pratiques de production, de diffusion et de consommation des contenus pornographiques. Les années 2010 ont été en particulier marquées par l’essor des plateformes diffusant en direct des shows sexuels filmés par webcam : le webcamming ou sexcamming. L’univers du sexcamming (ses acteurs, ses scripts, ses pratiques et les fantasmes qui l’accompagnent) a pour l’instant été peu étudié en sociologie de la sexualité. Plus généralement, on peut dire que les activités économiques liées à la sexualité, que l’on peut appréhender à travers la notion de “marché contesté”, font l’objet d’une littérature peu abondante, que ce soit en sociologie économique ou en sociologie du travail (Brasseur, Finez, 2021). On sait ainsi peu de choses des spectateurs des contenus pornographiques (Vörös, 2020) et encore moins de ceux qui paient pour un service sexuel (Sanders, 2008), sans doute du fait que ces populations sont particulièrement difficiles à joindre (Marpsat, 2010). La sociologie française s’est pendant longtemps abstenue de produire des analyses sur le sujet, à l’exception notable de Bajos et al. (1995), ou a peiné à leur appliquer des critères de scientificité, comme le notent par exemple Mathieu (2015), Roux (2011) et Weitzer (2000). Notre proposition s’inscrit dans un projet de recherche consacré aux pratiques et aux acteurs du sexcamming. La première partie de ce projet était consacrée à l’étude des pratiques de diffusion de shows par webcam (Brasseur, Finez, 2019). Nous nous intéressons maintenant aux spectateurs, et nous proposons dans cette communication d’étudier leurs trajectoires. L’un des enjeux est de saisir les pratiques de consommation de shows cam dans une perspective relationnelle, à travers l’étude des échanges et des liens qui se nouent entre spectateurs et diffuseurs de contenus. Les plateformes de sexcamming ne sont pas des sites de rencontres dans lesquels se rejouent des logiques d’homogamie (Bergström, 2019). Néanmoins, les variations d’investissement des spectateurs dans leur relation aux modèles sont liées, en partie, à leur parcours amoureux et à leur situation conjugale hors ligne. Elles reflètent donc des rapports socialement différenciés à la sexualité, au couple et à l’amour, mais aussi des différences d’accès à la conjugalité (Bergström, Courtel, Vivier, 2019) et à la sexualité. Dans cette communication, nous montrons que les relations entre modèles et spectateurs ne se réduisent pas à des échanges marchands. Il s’agit dès lors d’étudier ces différentes formes d’investissement : certains sont amenés à engager du temps, de l’argent et des émotions. On se propose d’analyser les trajectoires et les formes d’engagement de ces spectateurs, à partir d’une série de 18 entretiens semi-directifs et d’observations en ligne sur des plateformes de sexcamming. Bien que l’on s’intéresse aux dispositions et que l’on mette en évidence des similarités dans les trajectoires, l’enjeu n’est pas d’étudier des régularités et encore moins d’adopter une vision balistique de leur trajectoire. Il s’agit plutôt de repérer les étapes, les glissements, les moments de bifurcations et de les éclairer à la lumière des propriétés sociales des personnes interviewées. Dans un premier temps, nous reviendrons sur le cadre méthodologique de notre enquête. Les clients de la cam étant une population particulièrement difficile à joindre, le choix de réaliser une enquête par entretiens soulève des enjeux importants tant au niveau du recrutement des enquêtés (qui s’est fait majoritairement via Twitter) que du recueil des récits (avec des enquêtés très inégalement à l’aise dans la production d’un discours sur leurs pratiques). Puis, nous présenterons les conditions sociales d’entrée dans le monde du sexcamming qui déterminent les premières étapes de la trajectoire du spectateur (payer ou non pour voir un show, intervenir ou non durant les shows...). Enfin, nous montrerons la complexité des relations qui se nouent, au fil des trajectoires et jusqu’à un éventuel arrêt (Ebaugh, 1988), entre modèles et spectateurs. Plusieurs types de “monnaies” sont en jeu dans ces relations et l’apprentissage progressif des normes d’échanges sur les plateformes passe, pour certains enquêtés, par le développement d’un attachement affectif envers un modèle, questionne le rapport au couple et à la sexualité en mettant à distance la dimension marchande des échanges.