Résumé : «La fiction est le seul espace cognitif où le je-origine d’une tierce-personne peut être représenté dans sa subjectivité». C’est là la thèse la plus importante de Die Logik der Dichtung (1957) de Käte Hamburger et ce sont ces considérations auxquelles se réfère Dorrit Cohn dans Transparent Minds (1978). Fortes de la conviction que la caractéristique la plus propre de la fiction est la possibilité de rendre transparente l’intériorité d’un héros épique ou romanesque, en permettant ainsi au lecteur de participer à la subjectivité des personnages, les deux chercheuses analysent les modalités à travers lesquelles la conscience se manifeste dans le domaine narratif. Il s’agit de questions fondamentales, longtemps négligées par la critique, qui constituent l’arrière-plan théorique de ma thèse, qui a pour objet la littérature réaliste et naturaliste. Elle est axée sur la conviction que la représentation ‘sérieuse’ (dans l’acception d’Auerbach) des consciences individuelles n’est pas exclusivement réservée aux personnages haut placés, mais plutôt accordée également, avec les différences de forme et de grade qui s’imposent, aux hommes et aux femmes du peuple ; et que, au contraire, l’émersion dans la diégèse de subjectivités socialement éloignées de celle de l’auteur est un aspect essentiel sans lequel une telle production ne pourrait pas être pleinement comprise. Toutefois, quelques conditions préliminaires, qui concernent la caractérisation du personnage dont le rôle est de transmettre les sens du récit au lecteur, sont nécessaires.
Ces principes peuvent être déduits à partir de la première étude de cas : I promessi sposi: l’acte fondateur, dans la littérature italienne, de la représentation romanesque des humbles. Bien que le chef-d’œuvre de Manzoni se présente comme un cas typique de roman omniscient, nous avons repéré des passages plus ou moins longs, dans le texte, où la voix du narrateur se retire pour confier à un personnage la centralité de la ‘vision’. Ce n’est pas que l’instance diégétique renonce aux interventions didactiques ; toutefois, l’intériorité est reproduite au moyen de nombreux instruments formels. Cela vaut surtout pour Renzo : un paysan fileur de soie contraint, lors de son voyage entre la campagne et Milan, de vivre une sorte de Bildungsroman ; un marginal qui devient un petit propriétaire, mais qui ne subit pas une acculturation suffisante pour l’éloigner de sa couche sociale d’origine et le libérer de sa naïveté. Un personnage socialement hybride, à la frontière entre deux mondes. C’est essentiellement ce genre de personnages – des personnages qui incarnent l’idée de la mobilité sociale (déclassés, parvenus, etc.), ou qui dépassent la dimension du quotidien (ouvriers intellectuels, orphelins, etc.), en mettant l’accent sur une déviance – que les écrivains champêtres et naturalistes ont doté de la possibilité du traitement subjectif ‘sérieux’.
I promessi sposi – avec Scènes de la vie de campagne d’Honoré de Balzac et surtout le cycle Les veillées du chanvreur de George Sand, dont les principales possibilités mimétiques de la subjectivité populaire sont ici présentées – ont constitué, en plus d’un réservoir thématique et linguistique, le canon de la subjectivation de la littérature « rustique » qui s’est répandue en Lombardie et en Vénétie à la veille de la « décennie de préparation ». Cette production a été gravement hypothéquée par les précautions modérées qui se sont traduites, notamment dans la narrative de Giulio Carcano, dans les formes limitantes de l’idylle. Une nouvelle exigence venait en effet de se matérialiser : le besoin, de la part des intellectuels, de fonctionnaliser les masses rurales dans le contexte hégémonique de la bourgeoisie, dont ces textes constituaient, plus ou moins directement, une émanation. Toutefois, dans le concret de l’écriture, les auteurs ne se sont pas limités à exprimer une participation émotionnelle générique – d’orientation populiste – à l’égard des paysans : au contraire, ils en ont quelques fois dépeint les conditions matérielles de façon objective ; et surtout ils ont employé les techniques de la représentation de la vie psychique, avec lesquelles ils ont donné forme à leur subjectivité : douleurs, émotions, espoirs trahis…Bien que tous les moyens visant à simuler l’authenticité du vécu intérieur de ces personnages aient été adoptés, le contenu de leurs pensées est utilisé de manière instrumentale, afin de répondre au but que l’auteur entend propager. Quelques exceptions significatives ont toutefois été décelées : dans certains récits de Caterina Percoto, l’émergence de la voix des personnages populaires remet implicitement en question le système de valeurs du narrateur hétérodiégétique et donc la Weltanchauung bourgeoise.
La dernière section de ma thèse examine la littérature vériste et naturaliste, qui constitue une perspective privilégiée pour observer un tournant de la narrative du XIXe siècle dans son ensemble. A partir de Madame Bovary (1857), en effet, l’auteur se camoufle de plus en plus souvent dans les coulisses du texte, en confiant à une subjectivité différente de la sienne la tâche de transmettre au lecteur les sens du récit. La narration est à la troisième personne, mais il y a un personnage qui sert de focus à la représentation : c’est la situation narrative figurale, dans le lexique de Franz Karl Stanzel. Le monde présenté par le texte est le monde tel qu’il apparaît à ce personnage, observé depuis son point de vue, teinté de ses émotions : de nombreuses inventions de style sont employées par l’auteur afin de rendre ces perceptions, la réalité comme elle se reflète dans le regard de ce tiers, défini non sans raison réflecteur par Stanzel. A l’époque, on a parlé de roman psychologique et l’ « analyse psychologique » a été considérée par un grand nombre de écrivains, en France comme en Italie, une méthodologie légitime du naturalisme ; mais les écrivains ont estimé qu’elle n’était appropriée, dans leur théorie, qu’à certains personnages : essentiellement des bourgeois, des artistes et des aristocrates. Le prix d’une différence et d’un préjugé de classe.Malgré tout, dans la pratique des auteurs, de nombreux points de rupture sont apparus : en effet, déléguer la focalisation n’est pas une opération qui exclut les personnages du quatrième état ; et il n’est pas rare qu’une subjectivité marginale s’individualise au moyen de traits marqués, en se détachant du fond choral ou objectif. A travers l’analyse de certains textes français représentatifs – Germinie Lacerteux (1865) des frères Goncourt, La fortune des Rougon (1871), L’assommoir (1877), Germinal (1885) et La terre (1887) d’Émile Zola – et une exploration des récits de Giovanni Verga, Luigi Capuana et Federico De Roberto, nous avons montré que les naturalistes attribuent, même aux personnages du Quatrième Etat, une ʻâmeʼ avec laquelle le lecteur est invité à sympathiser, en leur accordant, parfois sur de longues portions (notamment chez Zola), une profondeur introspective véritablement révolutionnaire.